L’art ou la possibilité d’un après / Christophe Lamoure

L’Art ou la possibilité d’un après

Sur les toiles, d’abord, l’on n’aperçoit que des traces, des traits, des taches, des points, comme autant d’éclats noirs ou colorés après une déflagration.
On ne saurait dire où l’on se trouve, ni au milieu de quoi la peinture ou le dessin nous plongent ; nulle géographie, nulle cartographie, pas de bords, pas de centre, les points cardinaux ont disparu ; c’est un espace défait, dont on ne sait s’il se constitue ou s’il s’abîme, un espace désorienté.
L’objet-tableau ne fait pas lui-même office de cadre au cœur duquel une parcelle du réel s’offre aux spectateurs et se dispose ; là, rien ne tient entre quatre lignes, nous ne sommes pas face à une fenêtre ouverte, nous sommes au premier regard dans la toile, cherchant nos pas, cherchant nos mots. Aspirés, incapables de nous tenir à distance, absorbés par une force d’attraction étrange, nous goûtons une saveur sèche faite de désolation et de stupeur. Un bout de réel arraché se montre là, qui nous convoque, un bout de présence se dessine, sans un monde qui le contient. Il n’y a plus qu’un lieu sans nom, un lieu innommable, une pure intensité.
Faute de cadre, faute de monde, faute de nord et de sud, le regard perd ses assises. Il ne peut pas se former en s’enracinant dans ses repères familiers ;
il est condamné à l’errance, son sol s’est dérobé. Il est contraint d’entrer dans la toile.
Il s’agit alors de faire l’apprentissage difficile du fragment, de renoncer au bel ensemble, d’oublier le monde et son décorum. L’œil ne reconnaît plus, il n’identifie plus, il ne peut plus s’abandonner aux automatismes aveugles. Par la force des choses, il s’affirme pure vision et s’éprouve à partir de l’infime, du reste, du peu. Il en vient moins à discerner maladroitement des choses ou des êtres qu’il n’éprouve intimement la pesanteur d’un événement qui a eu lieu et qui a figé le réel, le surprenant par sa violence, sa soudaineté et sa fureur. L’œil voit la tension maintenant retombée, il voit des troncs d’arbres mutilés, carbonisés, il voit tout ce qui a disparu, il voit la perte et la fragilité.
Ce n’est pas une prise de conscience : ici, ce n’est pas le jugement qui s’exerce, ce sont les sens qui sont happés. En effet, rodant dans le tableau, l’œil, penché sur ces traces, circulant entre elles, les scrutant, se
métamorphose : il se fait oreille et entend le grésillement, encore, du feu ; il se fait nez et sent l’odeur tenace du bois calciné ; la peinture, matière sensible, vibre et le spectateur, pris dans la toile, est à fleur de peau. Dans ces morceaux de nature, il n’y a plus de monde à percevoir – il a brûlé – , il y a du réel à sentir.
Dans ces fragments d’un monde ravagé, d’un monde d’après le feu
destructeur, on éprouve alors que ce n’est pas seulement l’espace qui est décomposé mais aussi le temps et sa flèche qui sont comme brisés. Chaque tableau donne à voir le temps suspendu, le temps arrêté.
On tient un peu rapidement que le temps est une réalité évidente, inaltérable, donnée une fois pour toutes. On sait pourtant des expériences où précisément il fait défaut, il manque, des expériences au cours desquelles nous découvrons que le temps peut s’absenter, se suspendre, nous laissant en retrait de la vie, spectateurs d’un monde dont nous sommes – provisoirement ? – exilés.
La contemplation de ces œuvres inspire ce sentiment d’un réel d’où le temps s’est retiré, d’un réel où le temps ne coule plus. Nous nous situons après – non seulement après la destruction et le ravage – mais après le temps lui-même. L’événement tragique est l’événement qui fait sortir le temps hors de ses gonds et semble rendre improbable toute suite, tout après. Après la catastrophe, il n’y a pas d’après, telle est la leçon de ténèbres ici entendue.
« Trop tard, nous venons trop tard », telle serait la formule de ce
désappointement qui nous laisse à notre tour désœuvré. L’engrenage de la succession des instants est bloqué, mis à l’arrêt. Nous avons vécu, vu, entendu, senti quelque chose de terrible et tout ce qui pourrait prétendre réenclencher le cours des choses paraît disqualifié d’avance. Il n’est plus possible de faire comme si, de faire semblant ; nous avons été bousculés hors la vie et sa simplicité, le néant et son évidence ont posé leurs mains sur nos épaules.
On peut désigner ce type d’événement destructeur sous le nom
générique de catastrophe. Quelque chose se tenait là qui avait une valeur incommensurable, qui donnait sens et force au réel, qui nous assurait de notre présence
elle-même, et sans quoi nous ne sommes plus tout à fait sûrs d’exister. Cet élément disparu, c’est donc le réel lui-même qui est atteint, et notre attache à ce réel.
La catastrophe nous déporte hors du réel qui, dès lors, une fois l’événement destructeur survenu, ne paraît plus habitable, plus du tout ou plus tout à fait habitable.
Ces toiles font voir et sentir la disparition : elles dévoilent la défection de l’espace, elles figurent le retrait du temps, elles esquissent la réalité du néant.
Toute la force de ces œuvres tient donc à ce qu’elles expriment ces mises en déroute du temps et de l’espace en quoi consiste une catastrophe. Mais elles pointent aussi un possible qu’incarne l’art : en travaillant sur la catastrophe, en en faisant la matière même de sa création, tout se passe comme si l’artiste arrachait la catastrophe à l’ordre de l’absurde, à la dimension de la violence pure. Le jeu des taches, des traits, des formes colorés figurent la possible renaissance. Les couleurs griffent la toile, strient les troncs, creusent l’ombre, fissurent l’opacité ; un combat s’engage qui oppose les forces antagonistes de la destruction et de la création mais qui les lie aussi dans une intimité essentielle.
Nulle vie où la mort ne figure, nul être que ne corrode le néant : ces œuvres manifestent l’entrelacs de ces puissances, leur irréductible unité et cela leur confère cette étrange beauté. La grâce qui émane de ces peintures se dissiperait immédiatement si n’était visible, aussi, la destruction et
sa menace.
L’élaboration et l’exploration artistiques de ce paradoxe sont l’expression d’une exigeante fidélité au réel. L’artiste ne nie pas cette lutte tragique, elle ne la fuit pas, elle en fait le cœur de la création. Ignorer la catastrophe est indigne, l’ériger en absolu est suicidaire. Il reste à l’interroger et, dans cette perspective, l’art offre des ressources remarquables que ces dessins et ces peintures illustrent magnifiquement. L’art comme puissance de résistance à la décomposition du temps et de l’espace
La catastrophe révèle le temps et le rend sensible en le suspendant. Nous découvrons que l’après n’est pas nécessaire, qu’il peut sombrer, bientôt. Alors, l’après doit être une question, il doit se constituer en question, c’est à cette condition que le temps peut devenir une dimension humaine. Comment rendre de l’après possible, imaginable, désirable ?
Affronter cette question, esquisser des lignes de fuite pour un après, après la destruction, telle semble être la profonde vocation de l’art de Claire Forgeot. Ses œuvres font signe vers un à-venir.

Christophe Lamoure, mai 2009.